Honte, culpabilité et culpabilité d'être
Différencier ces vécus et comprendre comment l'effacement de soi peut être une manière de préserver le lien
Quand être soi, avoir des besoins ou prendre sa place menacent le lien
La honte et la culpabilité ne sont pas toujours liées à un acte précis. Elles peuvent être présentes sans que l'on sache clairement ce que l'on aurait fait de mal.
Elles prennent alors la forme d'une ambiance intérieure diffuse : le sentiment d'être différent, défectueux, sans valeur, de prendre trop de place ou, plus profondément encore, de ne pas avoir pleinement le droit d'exister.
Quelque chose semble devoir être caché ou retenu, sans que l'on sache exactement quoi. Comme si les autres risquaient de découvrir une vérité sur soi que l'on ne connaît pas soi-même. Comme si l'on était coupable d'une faute dont on ignore tout, mais dont on continuerait à porter la responsabilité.
Cette honte ne se résume pas à la peur de paraître maladroit, de rougir ou d'être jugé. Cette culpabilité n'est pas nécessairement la conséquence d'une mauvaise action. Toutes deux peuvent être beaucoup plus anciennes et s'exprimer dans le corps, la manière d'entrer en relation, de se rendre visible, de recevoir de l'attention ou de laisser quelqu'un s'approcher.
La honte dit :
« Quelque chose ne va pas chez moi. »
« Pour rester en lien, je dois me faire discret, m'adapter ou disparaître. »
La culpabilité ajoute :
« Ma présence, mes besoins ou mes émotions font du mal. »
« Si je prends une place, quelqu'un en paiera le prix. »
Honte, culpabilité et culpabilité d'être : des expériences différentes
La culpabilité
La culpabilité ordinaire concerne généralement un comportement : « J'ai fait quelque chose de mal. »
Elle peut conduire à reconnaître une erreur, à réparer ce qui peut l'être ou à agir autrement. Elle reste liée à un fait identifiable et ne remet pas nécessairement en cause la valeur de la personne.
La honte
La honte atteint plus directement la représentation de soi :
« Ce n'est pas seulement ce que j'ai fait qui est mauvais : c'est moi. »
La culpabilité d'être
La culpabilité d'être est plus profonde et plus massive :
« Le problème n'est pas seulement ce que je fais. Le fait même que j'existe, que j'aie des besoins ou que je prenne une place est mauvais pour les autres. »
Dans la culpabilité d'être
La personne peut se sentir coupable de demander, de recevoir, d'être aidée, aimée ou simplement remarquée. Elle peut avoir l'impression de devoir justifier sa présence ou mériter continuellement le droit d'être là.
Elle peut aussi se sentir responsable de l'état émotionnel des autres. Une contrariété, un silence, une distance ou un changement de ton deviennent rapidement la preuve qu'elle a trop demandé, mal agi ou fait souffrir quelqu'un.
Même lorsqu'aucune faute n'a été commise, son corps peut réagir comme s'il fallait immédiatement céder, s'excuser ou disparaître.
Il ne s'agit plus seulement de se reprocher une action. C'est l'existence elle-même qui semble devoir être justifiée.
Une honte et une culpabilité primaires, inscrites très tôt
Certaines formes de honte et de culpabilité se développent avant que l'enfant puisse comprendre ce qui lui arrive ou le raconter avec des mots.
On peut parler, dans ce sens, d'une honte primaire et d'une culpabilité d'être primaire : une expérience très ancienne, d'abord corporelle et relationnelle, qui précède les croyances conscientes sur soi.
Le bébé et le jeune enfant dépendent entièrement des adultes qui prennent soin d'eux. Ils recherchent spontanément le regard, la proximité, le réconfort et l'accordage de l'autre. Ils ont besoin que leurs états internes soient reconnus et régulés avec l'aide de leur environnement.
Lorsque leurs manifestations sont régulièrement accueillies par l'indifférence, l'irritation, le retrait, l'humiliation, l'imprévisibilité ou la peur, ils ne peuvent pas comprendre que l'adulte est indisponible, débordé ou incapable de répondre à leurs besoins.
Leur système nerveux peut alors enregistrer quelque chose comme :
« Lorsque je montre ce que je ressens, l'autre s'éloigne. »
« Mes besoins mettent la relation en difficulté. »
« Ma présence pèse sur l'autre. »
« Être moi-même n'est pas sûr. »
« Pour rester en lien, je dois moins demander, moins ressentir et moins exister. »
Honte et attachement
Judith Herman décrit la honte comme une émotion étroitement liée à l'attachement. Lorsque la personne dont l'enfant dépend devient également une source de rejet, de peur, de retrait ou d'humiliation, l'enfant se trouve pris entre son besoin de proximité et la crainte de ce que cette proximité peut déclencher.
Il peut alors développer une représentation de la relation dans laquelle ses besoins fondamentaux deviennent eux-mêmes honteux. L'enfant ne ressent pas seulement qu'il a besoin d'un adulte qui ne répond pas : il peut commencer à éprouver que le problème vient de son besoin, de sa sensibilité ou de lui-même. (Judith Herman, Shattered Shame States and Their Repair)
La honte et la culpabilité d'être se développent alors ensemble.
L'enfant peut ressentir à la fois : « Il y a quelque chose de mauvais en moi » et : « Mes besoins font du mal, dérangent ou mettent la relation en péril. »
Cette expérience n'est pas encore une croyance élaborée. Elle peut être vécue comme une chute intérieure, un ralentissement, une perte d'élan, un effondrement, une impossibilité à soutenir le regard ou une impulsion à devenir invisible.
La honte et la culpabilité commencent alors moins comme des pensées que comme des états du corps et du système nerveux.
Se diminuer pour préserver le lien
Dans son approche du trauma, Janina Fisher associe la honte, le sentiment de faute, le désespoir, la passivité, la dévalorisation, la haine de soi et la tendance à se conformer à la réponse de soumission.
Cette réponse fait partie des stratégies de survie susceptibles de s'organiser lorsque combattre, fuir ou obtenir de l'aide ne paraît pas possible. La « part soumise » cherche alors à réduire les risques en cédant, en satisfaisant l'autre et en renonçant à ses propres mouvements.
Chez le bébé ou le jeune enfant, cela peut se traduire par un ralentissement et une diminution progressive de ses manifestations. L'enfant apprend à moins appeler, moins demander, moins protester ou moins montrer ce qu'il ressent. Son organisme peut s'orienter vers une forme d'hypoactivation : baisse de l'énergie, effacement, immobilité, déconnexion ou résignation.
Il ne choisit pas consciemment de ne plus être lui-même. Son système nerveux apprend qu'il est plus sûr de se faire petit, de ne pas déranger et de s'adapter aux états de l'autre.
Dans cette organisation, la honte et la culpabilité remplissent des fonctions complémentaires :
- La honte pousse à se cacher et à devenir moins visible ;
- La culpabilité d'être place la personne à la merci du regard de l'autre, dont elle attend la confirmation qu'elle reste acceptable ;
- La soumission permet de céder et de réduire les risques de confrontation ou de rupture ;
- La passivité limite l'expression des mouvements qui pourraient être mal accueillis ;
- La recherche de l'approbation aide à surveiller continuellement la sécurité de la relation.
Janina Fisher décrit la dépression, la honte, le désespoir, la dévalorisation et la conformité comme des manifestations caractéristiques de cette part soumise, chacune facilitant le fait de céder à l'autre comme stratégie de survie.
Cette stratégie a pu être profondément intelligente. Elle a permis à l'enfant de conserver autant que possible une proximité indispensable. Mais, plus tard, elle peut continuer à s'activer dans des relations qui ne présentent plus les mêmes risques.
J. Fisher, présentation du modèle TIST
Une culpabilité sans faute identifiable
Dans la culpabilité ordinaire, la personne se sent coupable d'un acte qu'elle peut identifier : « J'ai fait quelque chose de mal. »
Elle peut reconnaître sa responsabilité, réparer ce qui peut l'être ou choisir d'agir autrement. La culpabilité peut alors diminuer parce qu'elle concerne un comportement précis.
Dans la culpabilité d'être, la faute supposée ne repose pas sur un acte identifiable. Elle semble se confondre avec la personne elle-même :
« Ce n'est pas seulement ce que j'ai fait qui est mauvais. C'est ma présence, mes besoins ou le fait même que j'existe qui posent problème. »
Il n'y a donc rien de précis à réparer. La personne peut pourtant vivre avec la sensation massive d'être coupable, sans savoir de quoi, ni ce qu'elle pourrait faire pour ne plus l'être.
Elle devient alors particulièrement dépendante du regard de l'autre. Puisqu'elle ne peut pas évaluer elle-même une faute qu'elle ne comprend pas, elle cherche dans les réactions de son entourage la preuve qu'elle est acceptable ou, au contraire, la confirmation qu'elle est mauvaise.
Un regard chaleureux, une parole rassurante ou une marque d'affection peuvent momentanément l'apaiser :
« Peut-être que je ne suis pas coupable. Peut-être que j'ai encore le droit d'être là. »
Mais un silence, une distance, un changement de ton, une contrariété ou un désaccord peuvent rapidement réactiver le sentiment inverse :
« Il sait quelque chose sur moi. »
« J'ai dû faire du mal sans m'en rendre compte. »
« S'il réagit ainsi, c'est bien que le problème vient de moi. »
L'autre semble alors détenir à lui seul le pouvoir de condamner ou d'innocenter. La personne reste suspendue à son regard, comme si elle ne pouvait jamais savoir par elle-même si elle a le droit d'exister, d'avoir besoin, de parler ou de prendre une place.
Lorsque le regard de l'autre devient un verdict sur soi
La honte profonde et la culpabilité d'être rendent le regard des autres particulièrement puissant, voire tout-puissant.
Dans la honte, la personne redoute que l'autre découvre ce qui serait mauvais ou défectueux en elle.
Dans la culpabilité d'être, elle peut avoir le sentiment que l'autre sait déjà ce qu'elle-même ignore. Son regard semble pouvoir révéler l'existence d'une faute invisible et prononcer un verdict sur sa valeur ou son droit d'être là.
Cela peut expliquer l'impression de vivre avec un secret dont on ne connaît pas le contenu. Quelque chose paraît inavouable, mais rien ne peut être clairement nommé. La personne se sent exposée sans savoir ce qui pourrait être découvert.
Elle peut alors surveiller les expressions, les silences et les changements d'attitude. Le moindre signe relationnel devient une indication sur elle-même :
- si l'autre va bien, elle peut momentanément se sentir acceptable ;
- si l'autre va mal, elle peut se croire responsable ;
- si l'autre approuve, elle se sent provisoirement rassurée ;
- si l'autre se montre distant, elle peut se sentir condamnée ;
- si l'autre lui accorde une place, elle se sent autorisée à exister ;
- si l'autre se retire, elle peut perdre cette autorisation.
Le regard de l'autre ne sert plus seulement à comprendre la relation. Il devient le miroir dont dépend le sentiment d'être innocent, acceptable ou légitime.
Lorsque les croyances viennent expliquer une sensation plus ancienne
Avec le développement du langage et de la pensée, l'enfant cherche à donner un sens à ce qu'il ressent. Des croyances peuvent progressivement se construire autour de cette expérience corporelle :
- « Je suis mauvais. »
- « Je suis de trop. »
- « Je ne mérite pas qu'on s'occupe de moi. »
- « Mes besoins font souffrir les autres. »
- « Mes émotions sont insupportables. »
- « Si quelqu'un me connaît vraiment, il partira. »
- « Je dois être irréprochable, utile ou facile à vivre pour être accepté. »
- « Je suis responsable de ce que les autres ressentent. »
- « Recevoir sans donner en retour est égoïste. »
- « Si je pose une limite, je vais faire du mal ou perdre la relation. »
Ces croyances ne sont pas nécessairement à l'origine de la honte et de la culpabilité. Elles peuvent être des explications élaborées après coup pour donner une forme à une expérience ancienne, difficile à comprendre et impossible à nommer au moment où elle s'est constituée.
La honte et la culpabilité d'être peuvent ainsi devenir une sorte de secret intérieur dont la personne ignore elle-même le contenu. Elle sait qu'il y aurait quelque chose à cacher, mais ne sait pas ce que c'est.
Elle peut vivre avec l'impression que les autres voient en elle ce qui lui échappe encore. Comme s'ils savaient quelque chose qu'elle ignore. Comme si toute relation proche risquait de révéler ce défaut ou cette faute sans nom.
La honte et la culpabilité secondaires : souffrir de ses propres réactions
Une autre couche peut ensuite se déposer sur les premières réactions de survie. On peut parler, dans ce sens, de honte secondaire et de culpabilité secondaire.
Les définitions de ces termes varient selon les approches. Ils désignent ici la honte et la culpabilité qui viennent s'ajouter aux émotions, aux symptômes et aux adaptations déjà présents.
La personne peut avoir honte :
- d'avoir peur ;
- de se sentir dépendante ;
- de se figer ou de ne pas réussir à parler ;
- de rechercher l'approbation ;
- de ressentir le besoin de l'autre ;
- de se mettre en colère ;
- de se couper de ses émotions ;
- de répéter certaines relations ;
- de ne pas parvenir à « passer à autre chose ».
Elle peut aussi se sentir coupable :
- d'avoir besoin d'être rassurée ;
- de faire part de ses difficultés ;
- d'affecter ses proches par sa souffrance ;
- de poser une limite ou de dire non ;
- de ne pas répondre aux attentes ;
- d'avoir besoin de temps ou de repos ;
- de ressentir de la colère envers quelqu'un qu'elle aime ;
- de se protéger ou de s'éloigner ;
- de recevoir davantage qu'elle ne pense pouvoir donner.
La honte secondaire transforme alors une réaction de survie en preuve supposée d'une défaillance personnelle :
« Si je réagis ainsi, c'est bien qu'il y a quelque chose qui ne va pas chez moi. »
La culpabilité secondaire la transforme en preuve que l'on fait du mal aux autres :
« Si mes difficultés ont des conséquences sur eux, c'est bien que je suis un poids. »
La personne ne souffre plus seulement de sa réaction initiale. Elle se juge et se condamne pour cette réaction.
La honte primaire correspondrait ici à l'expérience ancienne d'être mauvais, indésirable ou en trop. La culpabilité d'être primaire correspondrait au sentiment que sa présence et ses besoins mettent l'autre ou la relation en difficulté. Les formes secondaires apparaissent lorsque la personne juge les symptômes, les émotions et les parts qui se sont développés pour la protéger.
Ces différentes couches se renforcent mutuellement : une réaction se déclenche, la personne en a honte, se sent coupable de ses conséquences, se replie davantage, puis interprète ce repli comme la confirmation qu'elle est différente, incapable ou nuisible.
Vouloir la proximité et devoir s'en protéger
L'une des conséquences les plus douloureuses de cette organisation est la coexistence de deux mouvements opposés.
Une part de la personne désire être vue, reconnue, aimée et rejointe. Une autre associe la proximité à un risque : celui d'être exposée, jugée, envahie, rejetée ou humiliée.
S'approcher de quelqu'un peut réveiller la honte :
« S'il me connaît vraiment, il découvrira ce qui ne va pas chez moi. »
Mais la proximité peut aussi réveiller la culpabilité :
« Si je m'attache, j'aurai trop besoin de lui. »
« Je vais l'envahir, lui peser ou lui faire du mal. »
« Je n'ai pas le droit de lui demander autant. »
La relation peut donc être recherchée et redoutée en même temps.
Plus quelqu'un devient important, plus la honte et la culpabilité peuvent s'intensifier. Recevoir de l'affection peut provoquer un malaise. Être écouté peut donner l'impression de monopoliser l'attention. Demander du soutien peut sembler égoïste. Parler de soi peut laisser le sentiment d'avoir trop dit ou d'avoir imposé quelque chose à l'autre.
Après un moment de proximité, la personne peut ressentir le besoin de se retirer ou de s'excuser.
Une attention bienveillante peut même être plus difficile à tolérer que la distance, parce qu'elle rend visible et réveille l'attente ancienne de ce qui pourrait suivre : le retrait, la critique, la dépendance ou la perte de la relation.
Ce paradoxe ne signifie pas que la personne ne souhaite pas réellement être en lien. Il montre que son système d'attachement et son système de protection s'activent simultanément :
« J'ai besoin de toi » et « m'approcher de toi pourrait me mettre en difficulté ».
À cela s'ajoute parfois :
« Avoir besoin de toi pourrait aussi te faire du mal ou me rendre coupable envers toi. »
Les formes que cette organisation peut prendre
Lorsque la honte et la culpabilité structurent la vie intérieure, elles peuvent se manifester de nombreuses façons :
- se faire discret et minimiser ses besoins ;
- s'excuser de parler, de demander ou de prendre du temps ;
- éprouver le besoin de justifier sa présence ;
- chercher constamment à plaire ou à éviter le désaccord ;
- surveiller le regard, le ton ou les réactions des autres ;
- se sentir responsable de leurs émotions et de leur bien-être ;
- croire que l'on doit être utile pour mériter une relation ;
- se sentir inférieur, illégitime ou « pas à sa place » ;
- craindre d'être démasqué malgré l'absence de faute précise ;
- éprouver des difficultés à recevoir un compliment, une aide ou une marque d'affection ;
- se sentir redevable dès que quelqu'un accorde de l'attention ;
- renoncer à ses besoins pour ne pas déranger ;
- devenir perfectionniste afin de ne donner aucune prise à la critique ;
- prendre soin des autres pour éviter d'avoir soi-même besoin d'eux ;
- se sentir coupable lorsqu'on pose une limite ou que l'on dit non ;
- vivre un désaccord comme la preuve que l'on a blessé ou déçu l'autre ;
- se retirer après un moment d'intimité ;
- retourner contre soi une colère qui ne pouvait pas être adressée à l'environnement ;
- vivre toute erreur comme la confirmation d'une indignité profonde ;
- ressentir du vide, de la fatigue, de la passivité ou une perte d'élan.
Ces comportements peuvent témoigner d'une organisation ancienne destinée à maintenir le lien tout en limitant l'exposition.
Pourquoi comprendre ne suffit pas
Lorsque la honte ou la culpabilité sont principalement portées par des croyances conscientes, la réflexion et la remise en question de certaines interprétations peuvent aider.
Mais lorsqu'elles se sont inscrites très tôt dans le corps et le système nerveux, savoir rationnellement que l'on n'est ni mauvais ni coupable ne suffit pas.
La personne peut comprendre que ses besoins sont légitimes et continuer à ressentir une chute intérieure dès qu'elle les exprime. Elle peut savoir qu'elle a le droit de poser une limite et éprouver immédiatement l'impression d'avoir blessé ou abandonné quelqu'un.
Le corps réagit avant que la pensée puisse intervenir :
- le regard se baisse ;
- la gorge ou la poitrine se resserrent ;
- le visage chauffe ou se fige ;
- le souffle se réduit ;
- l'énergie diminue ;
- l'esprit devient confus ;
- l'envie de parler disparaît ;
- une impulsion à céder, s'excuser ou se cacher apparaît.
Janina Fisher souligne que les traces du trauma peuvent se réactiver sous forme d'émotions et de réactions physiques non verbales : honte, effondrement, retrait, tension, perte du souffle, dévalorisation ou sentiment de faute.
Le travail thérapeutique consiste notamment à reconnaître ces manifestations comme la mémoire implicite de réponses autrefois nécessaires, plutôt que comme la preuve d'une identité défaillante ou d'une culpabilité réelle. (Janina Fisher, The Treatment of Structural Dissociation in Chronically Traumatized Patients)
J. Fisher, présentation du modèle TIST
Le travail thérapeutique : se dégager de la honte et de la culpabilité, retrouver sa place
Essayer de convaincre la personne qu'elle « ne devrait pas avoir honte » ou « ne devrait pas se sentir coupable » est souvent contreproductif. Ces injonctions pourraient ajouter une nouvelle couche de honte et de culpabilité :
« Je devrais déjà avoir dépassé cela. »
« Je suis encore incapable de penser normalement. »
« Je complique inutilement les choses. »
Le travail consiste plutôt à comprendre ce que ces réactions ont tenté de protéger et d'aider progressivement le corps, le système nerveux et les différentes parts de soi à faire une autre expérience.
Reconnaître l'état du système nerveux
Apprendre à identifier les premiers signes corporels de la soumission, du ralentissement ou de l'effacement permet de comprendre ce qui se passe avant d'être entièrement envahi.
La question alors n'est plus : « Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? » Mais : « Qu'est-ce que mon système nerveux vient de reconnaître comme un risque ? »
De la même manière, la question : « Qu'est-ce que j'ai encore fait de mal ? » peut progressivement devenir :
« Qu'est-ce qui vient de réveiller en moi ce sentiment d'être coupable ? »
Cette différence permet de ne plus confondre automatiquement le ressenti de culpabilité avec la preuve d'une faute réelle.
Différencier le présent du passé
La honte et la culpabilité peuvent être déclenchées par un regard, un silence, une proximité, un désaccord ou une demande qui ressemblent implicitement à des expériences anciennes.
Le corps réagit alors comme si les mêmes conséquences allaient se reproduire : rejet, colère, humiliation, retrait ou rupture du lien.
Le travail thérapeutique aide à observer les différences entre l'environnement d'autrefois et les relations actuelles, sans forcer le système nerveux à aller plus vite qu'il ne le peut.
Il devient progressivement possible de constater qu'une limite ne provoque pas nécessairement l'abandon, qu'un besoin ne détruit pas la relation et que l'émotion de l'autre ne signifie pas automatiquement que l'on a commis une faute.
Rencontrer les parts qui portent la honte et la culpabilité
Dans une approche orientée vers les parts, la honte et la culpabilité ne sont pas considérées comme l'identité de la personne. Elles sont portées par des parts qui ont appris à se diminuer, à céder, à se cacher ou à assumer la responsabilité de ce qui arrivait.
Passer de : « Je suis sans valeur » à : « Une part de moi se sent sans valeur » crée un premier espace intérieur. De même, passer de : « Tout est de ma faute » à : « Une part de moi se sent coupable de tout » permet de commencer à différencier une réaction ancienne de la réalité actuelle.
Cette part peut alors être approchée avec curiosité :
- Que cherche-t-elle à éviter ?
- Que redoute-t-elle si elle cesse de se soumettre ?
- Quelle condamnation ou quel rejet craint-elle ?
- De qui cherche-t-elle encore à prendre soin ?
- Que craint-elle si elle exprime un besoin ou une limite ?
- Quel âge semble-t-elle avoir lorsqu'elle se sent ainsi ?
- Qu'aurait-elle eu besoin de recevoir pour ne pas se croire mauvaise ou coupable ?
L'objectif n'est pas de combattre ces parts, mais de reconnaître l'intelligence de ce qu'elles ont tenté de faire et de leur permettre de découvrir que les conditions ont changé.
Restaurer des possibilités d'action
La réponse de soumission s'accompagne souvent d'une impression de ne pas avoir de choix. Le travail corporel peut aider la personne à retrouver du mouvement : sentir ses appuis, relever les yeux, redresser légèrement le dos, respirer plus librement, prendre le temps de répondre, exprimer une préférence ou percevoir qu'elle peut s'approcher et s'éloigner.
Expérimenter aussi progressivement que l'on peut :
- recevoir sans devoir immédiatement donner en retour ;
- dire non sans être mauvais ;
- ne pas prendre en charge toutes les émotions de l'autre ;
- laisser quelqu'un être momentanément déçu sans conclure qu'on lui a fait du mal ;
- demander quelque chose sans avoir à justifier son besoin ;
- occuper une place sans devoir la mériter.
L'objectif est de permettre au corps de découvrir qu'il dispose aujourd'hui de possibilités qui n'existaient pas autrefois.
Faire l'expérience d'une relation qui n'exige pas l'effacement
Parce que la honte et la culpabilité se sont souvent construites dans la relation, elles se transforment aussi dans une relation suffisamment sûre.
Pouvoir être vu sans être humilié, exprimer un besoin sans provoquer de retrait, hésiter sans être pressé, poser une limite sans perdre le lien ou être accueilli sans devoir se rendre utile constitue une expérience profondément réparatrice.
Il devient progressivement possible d'éprouver que l'on peut recevoir sans être redevable, être soutenu sans devenir un poids et prendre une place sans retirer quelque chose à quelqu'un d'autre.
La relation thérapeutique permet également d'observer les moments où la honte ou la culpabilité apparaissent : après avoir beaucoup parlé, demandé de l'aide, exprimé un désaccord, ressenti une émotion ou perçu un changement chez l'autre.
Ces moments donnent accès à l'organisation ancienne et permettent de faire une expérience différente : la relation peut rester présente même lorsque la personne ne se soumet pas, ne s'efface pas et ne prend pas sur elle toute la responsabilité.
Peu à peu, la proximité peut cesser d'être uniquement associée au risque. Le système nerveux découvre qu'il est possible d'être en lien sans disparaître, de recevoir sans être coupable et d'être soi sans devoir se cacher.
Ce que la honte et la culpabilité racontent, et ce qu'elles ne disent pas
La honte et la culpabilité ne révèlent pas une vérité sur la valeur d'une personne.
Elles racontent plutôt quelque chose de l'environnement dans lequel son système nerveux a dû apprendre à vivre. Elles peuvent témoigner d'un temps où se montrer, demander, protester ou avoir besoin de l'autre menaçait une relation dont l'enfant dépendait entièrement.
Ce qui peut être vécu aujourd'hui comme quelque chose qui ne va pas en soi a souvent été une tentative de préservation :
- se cacher pour ne pas être rejeté ;
- se soumettre pour limiter les réactions de l'environnement ;
- chercher dans le regard de l'autre une autorisation toujours provisoire d'exister et de rester en lien ;
- prendre soin de l'autre pour ne pas risquer de le perdre ;
- renoncer à ses besoins pour préserver la relation.
La transformation ne consiste donc pas à supprimer la part qui se cache, se soumet ou se croit coupable. Elle consiste à l'aider à reconnaître qu'elle n'est plus seule, que les conditions ont changé et qu'elle n'a plus à porter la responsabilité de tout ce qui arrive.
L'objectif est de pouvoir progressivement exister sans avoir à s'en excuser, recevoir sans se sentir redevable, entrer en relation sans devoir s'effacer et reconnaître que ses émotions, ses besoins, ses limites et sa présence ne constituent pas une faute.